Danièle Gilbert

Cette page présente, en version texte, l'article de presse « Danièle Gilbert : j'ai pleuré quand on m'a chassée de la télé » extrait du « Télé 7 Jours » du 9 juin 1984.

Danièle Gilbert

« Alors, Danièle, vous revenez quand ? » Pour répondre à cette question qu'on ne cesse de lui poser, elle publie Je reviendrai, aux Éditions Carrère-Lafon, et raconte comment après treize ans de télé et 5000 émissions, elle fut congédiée sans ménagement.

Depuis le début de la semaine, je me suis promis de tenir le coup. Pourtant, je craque. Je pleure, à l'antenne. C'est fini. Nous sommes le mercredi 30 décembre 1981. Mon dernier « Midi Première » en direct se termine. Lundi, j'ai dit au public qui nous est fidèle depuis des années, à l'heure du déjeuner, que je ne ferai plus l'émission. Je vis une semaine d'intense émotion. Le téléphone n'arrête pas de sonner : « Danièle, dites-nous que ce n'est pas vrai ! »

Certains de mes interlocuteurs pleurent et j'en ai les larmes aux yeux. « C'est comme si j'avais perdu quelqu'un », me confie une dame. Je suis dans un état second. La dernière des dernières sera l'émission enregistrée mardi. Elle passera le vendredi 1er janvier 1982. Je la regarde en famille, un peu émue. Michel Drucker m'appelle ce jour-là. C'est drôle. Il semble plus touché que moi par ce qui m'arrive. Il me parle pendant vingt bonnes minutes. Il est formidablement gentil, il prend tellement fait et cause pour moi que je n'ose pas l'interrompre pour lui dire que je ne suis pas triste, que je crois en ma bonne étoile. C'est vrai : je me dis toujours que le négatif finit, un jour ou l'autre, par se transformer en positif. Je ne lui ai jamais raconté cela. Peut-être le lira-t-il ici ?

Cette fameuse émission que je regarde en famille dans les Yvelines, nous l'avons donc enregistrée le mardi 29 décembre. Nous avons lancé des invitations à tous les amis. Ils sont nombreux à avoir répondu présent : Karen Cheryl, les Charlots, Garcimore, Alice Sapritch, Jean Marais, Sylvia Montfort, des gens de tous les horizons, de tous les styles artistiques. Ainsi donc, alors que commence cette nouvelle année, je quitte la télévision, contrainte et forcée, après treize années de passion. Mon « licenciement », en fait, je l'ai appris en lisant « France-Soir ».

Octobre 81. En compagnie de Jacques Pierre qui réalise « Midi Première » avec moi depuis six ans, j'ai rendez-vous avec le directeur des programmes, André Harris et le directeur des variétés, Pierre Bouteiller. Le P.-D.G. de TF1, Jacques Boutet, je l'ai rencontré au mois d'août. Il n'est rien sorti de notre conversation. « Nous sommes là pour créer le changement, nous allons tout modifier », me dit André Harris en guise de préambule. « Votre émission, vous l'animez depuis treize ans. Il est temps d'arrêter ». Je ne trouve rien à redire à ce discours. C'est vrai qu'après tant d'années d'émission de midi, il ne me déplairait pas de me lancer dans une nouvelle aventure, de créer une autre émission à une toute autre heure. « Pas question de nous séparer de vous, de votre enthousiasme, de votre talent, de votre popularité », poursuit André Harris. « Alors proposez-nous des idées ». Des idées, nous n'en manquons pas, Jacques Pierre et moi. Nous rêvons d'une émission d'une heure environ, qui serait réalisée en province, puisque cette France-là nous tient vraiment à cœur. Nous proposons une émission mensuelle. Eux préféreraient une émission hebdomadaire.

Nous revoyons le directeur des programmes. Nous allons tenter un essai en nous servant de « Midi Première ». Nous partons en repérage le mercredi 7 octobre 1981. Comme à mon habitude, j'achète tous les journaux. Je les lis tous, quelle que soit leur tendance, dans l'espoir de discerner quelques points de vérité. Dans « France-Soir », un grand article titre : « Les changements sur TF1 : Anne Sinclair remplace Danièle Gilbert ». Nulle part le journaliste ne dit que les téléspectateurs auront l'occasion de me revoir dans une nouvelle émission. Bizarre. Avant de prendre la route, Jacques Pierre et moi faisons un saut rue de l'Arrivée, à côté de la tour Montparnasse où TF1 a installé des bureaux. Après une légère hésitation, André Harris nous reçoit. « Rien n'est encore décidé », nous rassure-t-il.

Un rendez-vous est pris pour le lundi suivant. Nous partons pour la Haute-Garonne où nous préparerons en même temps « Midi Première » et l'essai.

De retour à Paris, comme chaque semaine, nous faisons en direct l'émission du lundi midi. Notre rendez-vous est fixé à dix-huit heures, à la tour Montparnasse. Vers dix-sept heures quinze, prévoyant un léger retard, j'appelle le bureau d'André Harris. Il n'est pas là. Notre rendez-vous est annulé, m'annonce-t-on. J'insiste : « Il faut que nous parlions très vite de cette nouvelle émission, si nous devons la commencer en janvier. Une longue préparation est indispensable pour être au point. Bientôt, il sera trop tard ». Mes arguments n'ont pas l'air d'impressionner mon interlocuteur. « Je ne peux pas vous répondre, enchaîne-t-il. Ici, comprenez-le, nous vivons à deux cents à l'heure ! »

Je suis vraiment furieuse. Nous, c'est à mille à l'heure que nous travaillons depuis des années...

Je n'aime pas attendre. Je pense qu'il ne sert à rien de laisser pourrir un problème. Nous allons nous démener pour obtenir ce fameux rendez-vous que personne ne semble disposé à nous accorder. Il a finalement lieu entre André Harris, Pierre Bouteiller, Jacques Pierre et moi. L'entrevue commence mal : nous parlons de tout, sauf de ce qui nous intéresse. Je ne vais pas entrer dans le détail de cette discussion. Elle n'en vaut pas la peine. Mais, pendant toute la conversation, je ne pourrai saisir que rarement le regard de mes interlocuteurs, rivés obstinément sur le bout de leurs chaussures... Une de leurs phrases en tout cas est claire, sans équivoque : « Il n'y a plus de place pour vous sur la grille de nos programmes ».

Pourquoi alors ne nous a-t-on rien dit ? Pourquoi nous avoir demandé une autre émission, voilà deux mois ? La réponse est superbe « À cette époque-là, on connaissait moins bien la maison ». Et puis, cette petite phrase, que prononce André Harris : « Moi, j'ai été écarté de la télévision pendant treize ans ». Je fais un rapide calcul : treize années d'exil pour lui, treize années de présence pour moi. Serait-ce donc œil pour œil, treize ans pour treize ans, comme un relent de règlement de comptes ? Je ne vais pas plus loin. Ces sentiments-là ne m'intéressent pas. Nous ne sommes pourtant pas au bout de nos peines. Nous avons, nous dit-on, droit à des indemnités pour « cassure de carrière ». Jacques Pierre est à la télévision depuis vingt-deux ans, Françoise Lomanski depuis huit ans, Claude Letessier depuis quatre ans. Quant à moi, cela fait près de treize ans que je consacre ma vie à l'émission de midi et demi.

La situation devient franchement absurde. Personne n'accepte de nous recevoir pour discuter de notre licenciement ! L'un des directeurs financiers va jusqu'à nous dire « Vous faites toujours partie de la maison ». Peut-être, mais nous ne sommes plus payés et nous n'avons même pas le droit de nous inscrire à l'Agence nationale pour l'emploi. Nous sommes licenciés sans l'être. Pendant deux mois, nous allons faire du sur place. Au bout de ces deux mois de noir total, la SFP (Société française de Production) consent enfin à nous envoyer nos papiers. Elle demande pour nous le licenciement économique. Je ne suis pas très au courant de la législation, mais je trouve ce motif étonnant. « Licenciement économique », pour moi, est synonyme de suppression d'emploi. Et ce n'est pas notre cas.

Nous préférons attendre, avant de réagir, des nouvelles de l'Inspection du travail qui doit - c'est légal - nous accorder un entretien. Comme par hasard, cette lettre arrivera un vendredi après-midi, alors que tout ferme à cinq heures. Mais la femme de Jacques Pierre vient de prendre le courrier. Elle nous prévient. Il est cinq heures moins dix. Nous appelons l'inspecteur du travail : « C'est impossible, dis-je, pourquoi TF1 ne veut-elle pas nous reconnaître, alors que je présente l'émission depuis treize ans, que Jacques Pierre a, à son palmarès, vingt-deux ans de carrière et vingt-sept dramatiques ! »

Il nous conseille de ne pas nous tracasser. De toute façon, nous ne relevons pas du licenciement économique (celui-ci, le savez-vous, ne donne droit qu'à une indemnité minime, un dixième du salaire mensuel par année d'ancienneté !). Il est formel. Il n'y a pas de suppression d'emploi puisque notre demi-heure quotidienne est déjà reprise par une autre équipe. Nous ne pouvons donc pas être renvoyés sans autre ménagement. Trois jours plus tard, nous recevons tous une lettre. L'Inspection du travail - et oui ! - a accepté sans discussion le licenciement économique. Le tour est joué. Nous sommes dehors, privés des dommages et intérêts auquels nous avions droit. Cette fois tout est bien fini. Le divorce est prononcé.

Avoir un métier public ne m'a jamais intéressée, je suis devenue productrice de télévision par hasard. J'accepte de présenter la météo à France-Inter Clermont Auvergne pour me faire de l'argent de poche pendant que je prépare ma licence d'anglais. Télé Auvergne naît quelques mois plus tard et me voilà devant une caméra en circuit fermé, « pour voir ». Et dire qu'à l'époque, nous n'avions même pas la télévision à la maison, pour ne pas me distraire de mes études ! Je porte parka, blue-jeans et queue de cheval. Je ne me suis jamais maquillée de ma vie. En fait, je ressemble à tout sauf aux speakerines de l'époque, Catherine Langeais ou Jacqueline Huet.

Nous sommes 43, 44 avec moi, à tenter notre chance. Le soir du gala public organisé à la Maison du Peuple de Clermont-Ferrand, je me retrouve assise derrière un pilier. Les filles défilent. Quand on appelle la quarante-troisième, je me dis qu'on m'a sans doute oubliée. « Tant mieux, c'est le destin ». Je suis contente, soulagée. Pour ne pas paraître mal élevée, je pose quand même la question à Milou, le garçon chargé de nous appeler sur la scène. M'a-t-on oubliée ? Il hésite. « Non, non, voici ton tour ». C'est dans le brouillard que je gravis les marches. Comment réagit un timide quand il a devant lui tous ces gens, ce trou noir ? Je retourne à ma place, derrière mon pilier, puis nous repassons toutes devant le public. Les six plus applaudies vont être retenues. Je suis parmi elles. Deuxième épreuve. À tour de rôle, un soir de la semaine, nous travaillons en direct comme speakerines dans l'émission régionale : bonsoir, joli sourire, sans oublier la météo. Je passe le premier jour, le lundi. À la fin de la semaine, les spectateurs vont choisir eux-mêmes leur future présentatrice, en envoyant une carte postale portant le nom de leur préférée. C'est pour moi qu'ils votent. Me voici téléspeakerine à la télévision, à Clermont-Ferrand, ma ville natale.

À force de présenter les journaux télévisés, j'obtiens ma carte de journaliste stagiaire. Elle porte, je m'en souviens, le numéro 22.620. Ce travail, je vais le continuer pendant un certain temps. Je touche maintenant le salaire minimum, huit cents francs par mois. C'est l'opulence.

Ce premier argent, je vais le dépenser en cadeaux pour ma mère, mon père, mon frère. À Clermont, la vie, le travail, la télévision continuent. Nous sommes en 1966. Anne-Marie Peysson attend son bébé. Qui la remplacera, le temps qu'elle bichonne cet enfant ? Le hasard va intervenir une fois de plus en ma faveur. Le bureau de Jacques Planché, responsable des speakerines, est un peu en désordre - c'est le côté artiste de la télévision -, encombré de bobines parmi lesquelles celles des essais que j'ai faits en 1966. Max Favalelli y trouve la bobine de tests et s'en va visionner la centaine d'essais, dont le mien. Je l'intéresse. C'est pour cela qu'il m'appelle.

Me voici donc dans la capitale, pour la deuxième fois de ma vie. On me dit : « on vous écrira ». Je n'y crois pas trop. Huit jours plus tard, je reçois une lettre : « C'est vous qui présenterez l'émission « Sept et deux » le samedi de midi et demi à une heure ». C'est comme cela que la petite Auvergnate que je suis monte à Paris, comme on dit au pays. Nous sommes le 18 février 1967. J'ai vingt-quatre ans. Je vais faire ma première émission parisienne. Des variétés, une rubrique « Télé-Service » aussi, chargée de donner aux téléspectateurs de midi toutes sortes de renseignements pratiques, du numéro de téléphone du centre anti-poison à la manière d'ôter des tâches de peinture laquée sur une baignoire. Ce sont ces informations que je présente ce jour-là et les suivants.

Nous sommes en 1968, quatre mois seulement après les événements. Les gens, enthousiastes, se prennent d'engouement pour cette télévision qui leur a tant manqué. Ils s'intéressent à tout, téléphonent, écrivent pour donner leur avis. J'ai la chance de leur plaire. Peut-être va-t-on me garder ? Tous les jours, je continue donc mon Télé-Service pendant que l'on fait passer des tests à une série de jeunes femmes dont une sera la présentatrice en titre de « Midi Magazine ». Moi, je prends tout doucement goût à ce travail. Ah, s'il pouvait durer...

Et un beau matin, sur le plateau, je fais la connaissance de Jacques Martin, le nouveau présentateur. Nous sommes toujours quatre à « Midi Magazine ». Un jeu va s'installer entre Jacques Martin et moi : il me brime, me martyrise un peu et je réponds comme j'en ai envie, comme dans la vie. Ce rôle de seconde, une façon bien féminine d'être première, me convient parfaitement. L'humour de Jacques Martin, son talent, notre duo, plaisent vraiment aux téléspectateurs. Quinze jours plus tard, nous nous retrouvons à deux sur le plateau.

Je vais beaucoup apprendre de Jacques Martin. Ce personnage hors du commun sait tout faire chanter, jouer la comédie, faire rire ou grincer les dents. C'est vrai qu'il est parfois dur, pas toujours gentil, mais il a les défauts de ses qualités. Pas question pour lui de ne pas être le meilleur, le premier, l'unique, il ne le supporte pas. Deux mois après le début de notre « Midi Magazine » à deux, « Télé 7 Jours » me consacre sa couverture. Avant lui. Il n'est pas content du tout. Il m'en veut même. Pendant quelques jours, je pourrai juste dire bonjour à l'antenne, pas un mot de plus. Ce trait de son caractère se manifeste une nouvelle fois lors de l'émission que nous tournons à Megève. Il me fait une réflexion, je lui réponds à l'antenne, ce qui lui coupe son élan. Il va m'en vouloir terriblement. Je passerai l'émission du lendemain assise sur une chaise, sans rien dire. « De toute façon, ce n'est qu'une speakerine. Nous la considérons donc comme une speakerine», conclut-il, royal.

Quand je repense à toutes ces années, je me dis que la télévision m'a donné quatorze ans de bonheur. C'est pourquoi je n'ai pas voulu faire de procès. Quand la porte de TF1 s'est refermée derrière moi, le monde ne s'est pas effondré. De nouvelles aventures m'attendent au coin de la rue.


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