Cette page présente, en version texte, l'article « La France profonde choisit Danièle » extrait de « Jours de France » (21 juillet 1984).
Depuis treize ans, elle avait rendez-vous chaque jour, à l'heure du déjeuner, avec dix millions de téléspectateurs. On l'appelait « Mademoiselle Midi-Première » et, lorsque les stars qu'elle recevait devant les caméras de TF1 lui disaient qu'elle aussi était une star, elle riait aux éclats.
Puis, un jour, la petite lampe rouge qui, depuis si longtemps, marquait en s'allumant le début de son émission, est restée éteinte. La veille, Danièle Gilbert avait, avec un petit sourire triste, vécu le dernier épisode de cette longue, difficile et merveilleuse aventure quotidienne.
C'était le 31 décembre 1982. Elle s'était bien juré de ne pas « craquer » mais à l'instant où, face à son micro, entourée de Michèle Morgan et de Sacha Distel, elle vit derrière la caméra le technicien lui rappeler, en repliant un à un et seconde après seconde les cinq doigts de la main, que le compte à rebours s'achevait, elle cacha son visage pour que la France des téléspectateurs ne voie pas couler les larmes de « Mademoiselle Midi-Première ».
Danièle Gilbert, on aime ou on n'aime pas. C'est affaire de goût, certes, mais peut-être aussi, pour certains, manifestation spontanée de ce phénomène que les explorateurs de l'inconscient appellent le « rejet instinctif » et qui leur fait nier ce qu'ils comprennent mal.
SON « AUTRE FAMILLE... »
Que l'on aime ou que l'on n'aime pas, personne ne peut contester à cette jeune femme frêle et, paradoxalement, terriblement timide, un formidable courage et une très grande dignité. Dès le lendemain de son exil définitif et brutal de la télévision, elle décidait d'oublier son amertume et d'«...apprivoiser sa peine » pour travailler comme avant.
Comme avant... enfin... presque. Depuis ce dernier jour de décembre où, entourée de quelques-uns des invités aux noms célèbres qu'elle avait reçus au long de quatre mille jours d'une émission qui avait fait s'épanouir le taux d'écoute de 20%, l'ex « Mademoiselle Midi-Première » saute d'un train dans un avion-taxi, d'une voiture dans un Boeing, et dévore des kilomètres pour animer, promouvoir, présenter. Les spectateurs de ses galas sont rarement plus de deux mille, mais ce sont les mêmes que ses dix millions de supporters de TF1. Ceux qu'elle appelait « mon autre famille ».
Cette « autre famille » qui n'est pas autre chose que celle que les sociologues ont baptisée du joli nom de « France profonde » vient, à deux reprises, de la plébisciter. Les résultats bouleversent les estimations des prévisionnistes et dépassent en pourcentage toutes les consultations nationales destinées à établir la cote de popularité réelle d'une vedette du show business ou de la télévision. Au printemps dernier « France-Soir » posait à ses lecteurs deux questions simples : « Êtes-vous pour ou êtes-vous contre le retour de Danièle Gilbert à la télévision ? » Vingt mille réponses. « Pour » : 97,9 %.
Aujourd'hui, comme il y a 18 mois lorsqu'elle était « Mademoiselle Midi-Première », Danièle Gilbert, que la France a plébiscitée, est restée une star.
Animation, présentation, promotion, Danièle, exilée de la télévision, vit à deux cents à l'heure six jours sur sept. Le septième, détente au bois avec « Tipiloute », une amie.
Au début de l'été, « Télé 7 Jours » renouvelle l'expérience : dix mille réponses. Pour le retour de « Mademoiselle Midi-Première » : 80 %.
Troisième joli sujet de consolation : le livre de Mémoires, sincère et tendre1, qu'elle vient de publier dans lequel elle adresse à Valéry Giscard d'Estaing — à qui elle fit faire ses débuts d'accordéoniste devant les caméras de TF1 —, Jacques Chirac, François Mitterrand et Yves Montand, des lettres ouvertes qui lui ressemblent : mesurées et lucides.
Rien d'étonnant à ce que ces quatre messages aient parfois la précision de thèses. Avant de choisir, pour vaincre sa timidité, le théâtre amateur, puis, par enchaînement, le micro, Danièle Gilbert, licenciée d'allemand, préparait un diplôme d'études supérieures sur « L'influence de Rainer Maria Rilke en Angleterre ».
À cette France profonde qui lui est restée si fidèlement attachée, comme aux électeurs qui en ont fait la plus célèbre conseillère municipale de Clermont-Ferrand, Danièle-la-discrète avait caché le palmarès universitaire de Danièle-la-studieuse.
Et cela ressemble tout à fait l'incorrigible discrétion de Danièle-la-timide.
1 Je reviendrai, par Danièle Gilbert (Carrère-Michel Lafon).